incinérateur de Villejean : un deuxième rapport…incendiaire
À Rennes Métropole, les dossiers qui coincent s’accumulent sur la table des élus métropolitains. Métro en panne à répétition, finances sous tension, insécurité dans les quartiers en question. Et désormais, l’incinérateur de Villejean, censé être un pilier de la transition énergétique locale, s’impose comme un nouvel échec lourd, durable et coûteux, à la lecture du second rapport de l’expert judiciaire désigné par le tribunal administratif.
Après un premier rapport déposé en mai 2024, l’expert Jacques Boixel a remis un complément en 2025, comme le relève le Télégramme. Il ne revient pas sur son analyse technique, déjà très sévère à l’égard de la collectivité. Mais il approfondit les préjudices financiers, les responsabilités et les conséquences de l’arrêt du chantier décidé par Rennes Métropole en mars 2023. Sa conclusion reste inchangée : l’ordre de service n°15, qui a stoppé le chantier, n’aurait pas dû être prononcé.
Selon l’expert judiciaire, la collectivité a outrepassé son rôle dans le non respect des règles européennes. « Le fait générateur du contentieux est que Rennes Métropole s’est librement auto-octroyé le rôle d’évaluation de la conformité alors que la directive européenne 2014/68/UE le dévolue exclusivement à l’organisme notifié mandaté par le constructeur. » Sur le plan technique, l’expert est là aussi sans ambiguïté. À l’exception d’une non-conformité rédactionnelle mineure, corrigible et sans impact sur la sécurité, les chaudières Ruths sont jugées conformes à la directive européenne et aux normes applicables. Cette conclusion a même été renforcée depuis le premier rapport par plusieurs éléments nouveaux. Le Comité européen de normalisation (CEN) a validé en 2024 puis en 2025 les calculs aux éléments finis contestés par Rennes Métropole.
Au passage, un épisode extérieur au dossier rennais est longuement analysé : la validation par les autorités allemandes d’une chaudière Ruths strictement identique, installée sur le site industriel de Marl pour le compte de Veolia. Après une alerte explicitement fondée sur le dossier de Rennes, les autorités allemandes ont instruit le dossier pendant plusieurs mois avant de délivrer l’autorisation d’exploiter. « Les choix constructifs de RUTHS contestés à Rennes sont validés et acceptés par les autorités allemandes en charge de la surveillance du plus grand incinérateur de déchets industriels dangereux d’Europe. »
VEOLIA, LORSQU’IL EST INVESTISSEUR, CHOISIT RUTHS, FAIT CONSTRUIRE RUTHS ET DÉFEND RUTHS AUPRÈS DES AUTORITÉS DE SURVEILLANCE EN ALLEMAGNE. AU MÊME MOMENT, LORSQU’IL ASSISTE LE MAÎTRE D’OUVRAGE RENNES MÉTROPOLE, IL ACCOMPAGNE RENNES MÉTROPOLE À DÉCONSTRUIRE LES CHAUDIÈRES RUTHS», SOULIGNE L’EXPERT
Le cœur du second rapport porte aussi sur les conséquences financières de l’arrêt du chantier. Pour Ruths, l’expert retient 25 millions d’euros de préjudices, comprenant les pertes directes, la perte de valeur de l’entreprise estimée à 17,5 millions d’euros, les coûts liés à l’arrêt du chantier et l’atteinte à l’image. Pour Rennes Métropole, l’expert distingue clairement dommages et préjudices. Selon lui, les dommages subis par la collectivité ne peuvent être indemnisés, car ils découlent de sa propre décision. « Nul ne peut se prévaloir de ses propres turpitudes. »
Sur le plan financier, le rapport chiffre néanmoins les conséquences pour la collectivité. Environ deux millions d’euros par mois liés au détournement des déchets vers d’autres installations. Après trente-trois mois de retard, cela représente 66 millions d’euros, auxquels s’ajoutent 25 millions d’euros pour le marché de substitution conclu avec une autre entreprise. Le coût potentiel dépasse ainsi 116 millions d’euros, soit plus que l’investissement initial du projet!
Au-delà des chiffres, l’expert alerte sur l’état futur de l’installation. Trois années d’arrêt, sans véritable mise sous cocon industrielle, auront des conséquences techniques lourdes. « Les premières années d’exploitation seront très certainement émaillées d’arrêts intempestifs plus ou moins prolongés. » Garanties échues, équipements vieillissants, risques de corrosion et incertitudes réglementaires pourraient fragiliser durablement la mise en service de l’incinérateur.
Ce dossier est devenu une épine profonde dans le pied de la majorité métropolitaine. À chaque nouvelle expertise, la responsabilité politique de la décision de mars 2023 est un peu plus exposée. Enfonçant encore plus le clou, l’expert évoque un défaut de médiation, une confusion des rôles entre maître d’ouvrage, assistant et exploitant, et une gouvernance trop fermée. Le tribunal administratif devra désormais se prononcer sur la suite du dossier. Mais au fil des rapports, l’incinérateur de Villejean apparaît de plus en plus comme un projet emblématique des difficultés rencontrées par Rennes Métropole dans la conduite de ses grands chantiers, à l’heure où d’autres équipements structurants, comme le métro, connaissent eux aussi retards et dysfonctionnements.
Pour rappel, le projet de nouvelle Unité de valorisation énergétique (UVE) de Villejean a été lancé en 2019. Le marché est attribué à un groupement mené par l’entreprise italienne Ruths pour la partie fours-chaudières, pour un montant de 43 millions d’euros sur un projet global à plus de 110 millions. A cette époque, Veolia est reconduite comme exploitant et assistant à maîtrise d’ouvrage. À partir de 2022, des critiques émergent sur la conformité des chaudières. Rennes Métropole s’appuie notamment sur des avis techniques extérieurs. En mars 2023, elle ordonne l’arrêt du chantier.



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