la chasse au « cash » criminel
En Bretagne, l’État veut remettre en mouvement un outil discret mais redoutablement concret et efficace : le GIR de Rennes, Groupe interministériel de recherches, à compétence bretonne. Au-delà des enquêtes classiques contre la criminalité organisée, l’objectif est de frapper là où cela fait mal. « L’économie souterraine des délinquants est dans le viseur, avec ses flux de cash, ses montages financiers, ses sociétés écrans, ses prête-noms et ses circuits à l’étranger. Les voyous veulent gagner de l’argent. Avec le GIR, nous allons le leur saisir, ou alors nous allons leur en faire perdre », assume le préfet Franck Robine.
Pour frapper au portefeuille des délinquants, le préfet mise sur des compétences multiples et pointues. « Il faut être capable de comprendre un certain nombre de montages financiers complexes. C’est la raison pour laquelle, au sein d’un GIR, nous avons des policiers, des gendarmes, des douaniers, mais aussi des fonctionnaires de finances publiques et, selon les besoins, d’autres expertises », explique-t-il. «Nous avons notamment des liens étroits avec les comités opérationnels départementaux antifraude (CODAF).»
Le GIR n’agit toutefois jamais seul. Il intervient comme une force d’appui, sous l’autorité conjointe du préfet et du procureur général. « Sa gouvernance permet de coordonner tous les services de l’État dans une même action », précise Thierry Pocquet du Haut-Jussé, procureur général près de la cour d’appel de Rennes. « Cette unité vient toujours en soutien des services d’enquête, police ou gendarmerie, chargés des investigations principales.»
Dans notre région, la cible prioritaire est assumée : le crime organisé, et en particulier les stupéfiants. « Quand vous trafiquez des stups, vous avez forcément beaucoup d’argent liquide qui circule. Et vous essayez naturellement de blanchir cet argent. Et là, le GIR, évidemment, c’est un outil privilégié », souligne le préfet. L’ambition est d’aller chercher l’argent là où il circule, y compris lorsqu’il tente de se rendre invisible. « Nous nous intéressons toujours aux réseaux, mais nous sommes parfois plus efficaces quand nous traitons le blanchiment, le côté lucratif», indique Philippe Crolle, coordonnateur national des GIR.
En Bretagne, le commandant Sébastien Serrand avance un chiffre marquant. « Le montant des avoirs criminels saisis par le GIR de Rennes en 2025, c’est plus de 10 millions d’euros. Sur ces 10 millions, nous avons quasiment un million directement saisi sur des dossiers liés à la lutte contre le narcotrafic, soit une augmentation de moitié sur un an. » L’an passé, le GIR de Rennes a mené 36 opérations, soit « une moyenne supérieure à une toutes les deux semaines » sur les quatre départements bretons.
Les saisies portent sur des biens immobiliers, des véhicules, des bateaux, mais aussi des valeurs mobilières, des placements, sans oublier le numéraire, très présent dans les dossiers de stupéfiants, souvent sous forme de cash. Le commandant cite même un exemple parlant. « Nous avons même déniché des enfants de trois ans titulaires de livrets. …» En 2025, un quart des dossiers traités concernait le narcotrafic, un autre quart le travail illégal, un bon tiers le blanchiment et un dernier volet la fraude aux finances publiques.
Au niveau national, 41 GIR sont déployés sur la métropole et en Outre-mer, pour environ 440 personnels ». Le colonel Crolle.
Sur les commerces utilisés pour blanchir l’argent sale, le discours se veut très concret. « Nous avons tout type de boutiques de proximité : des barbers, de la restauration rapide, des établissements de type kebab, des garages fantômes », confie le préfet, Franck Robine. Ces activités présentent souvent un caractère « éphémère », parfois infrannuel, qui complique les contrôles classiques.
Dans un dossier rennais mené avec la brigade de recherches de la gendarmerie, le GIR a pu démontrer notamment « le rôle d’un commerce » de type kebab. « L’un des principaux organisateurs versait du cash au gérant, qui l’intégrait dans son chiffre d’affaires. En échange, le commerce le salariait, avec des charges payées à l’URSSAF, des bulletins de salaire et des cotisations retraite… » L’objectif était de justifier une activité professionnelle, d’ouvrir des droits sociaux et de réinjecter de l’argent sale dans un circuit en apparence légal. « C’est vraiment l’exemple utile de blanchiment », insiste le commandant.
A terme, ces saisies finissent par alimenter le budget de l’État, même si le temps judiciaire diffère entre biens saisis et sommes effectivement versées. À Rennes, les services de l’État recensent actuellement les commerces susceptibles de servir au blanchiment. Le préfet évoque « plusieurs dizaines d’établissements qui méritent qu’on y regarde de plus près ». Le message est clair : désormais, dans la lutte contre le crime organisé, c’est l’argent qui est dans le viseur.



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